En apprenant a surveiller

Qui suis-je pour toi ?

Lolita Cassard (Marilou Berry) est une jeune qui ne répond pas aux canons de beauté actuels, elle est en surpoids et elle a un visage qui n´a rien de la femme belle et attirante. Elle en souffre et, en plus, subit les conséquences de se voir exclue de certains milieux à cause de son “image”. Mais, outre ses kilos en trop, elle supporte une image accablante qui l’accompagne socialement. C’est la fille d’un écrivain : Étienne Cassard (Jean Pierre Bacri), éditeur célèbre qui a, en raison de la position qu´il occupe dans ce milieu, une série de contacts professionnels qui garantissent des possibilités de succès et d´enrichissement.

Nous sommes devant une comédie apparemment “légère” et avec une “fin heureuse”. Toutefois, comme le titre du film l´indique, c´est seulement une image, ou une apparence, qui dissimule et révèle à la fois l’essentiel de chaque être humain.

En psychanalyse, en particulier pour Jaques Lacan, la construction du Moi n’est pas un acquis, une chose transmise génétiquement, mais plutôt une expérience de construction à partir du social.

Nos semblables fonctionnent comme un miroir durant les premières années de vie, et l’enfant, en se voyant “reflété” dans les autres, croit qu’il est porteur d´une unité et d´une complétude presque parfaite.

Cet aspect, que J. Lacan appelle “phase du miroir”, est ce que Freud a appelé : “le Moi idéal”, c´est-à-dire, le temps de la constitution d’un narcissisme fondamental et nécessaire pour l´enfant. Ceci va constituer le germe de sa sécurité, de la confiance en soi et de sa capacité pour recevoir et pour donner de l´amour.

En revenant au personnage de Lolita, nous pouvons déduire, à partir de certaines ébauches de son histoire que, pour elle, sa mère se trouve dans un lieu éloigné (non seulement dans la réalité, mais aussi de façon symbolique) car ses parents se sont séparés quand elle était très petite (elle avait trois ans) et elle est restée sous la tutelle d’un père très spécial.
Ce père célèbre et reconnu est décrit avec un narcissisme exagéré ; il ne voit, ne pense et n´agit qu´en fonction de ses propres désirs, sans interlocuteurs, si ce n´est lui-même. Il est difficile qu’un père trop centré sur son image narcissique puisse considérer sa fille comme une enfant digne d’être aimée et désirée.

Peut-être (mais c’est seulement une fantaisie de celui qui écrit) la dévalorisation réciproque dans son mariage précédent ne lui a-t-elle pas permis de différencier Lolita de sa mère, ni de voir que sa fille est quelqu’un qui a une vie et des valeurs propres.

Curieusement, l´un des aspects les plus précieux de sa fille, c´est la voix qu´elle a, son amour pour la musique et sa crainte/désir de le montrer au public.

C´est ce qu´on appelle, en psychanalyse, une pulsion invocatoire, cela part de la voix et c´est un appel à l’autre. Les cris des enfants sont comme ça (sa petite sœur), ou bien elle-même, quand elle pleure pour un motif banal qui cache en réalité une demande d’amour.

L’axe de ce beau film est, sans aucun doute, la relation père/fille, leurs jalousies et leur quête incessante de reconnaissance et de réconciliation.

Mais l’habileté de la réalisatrice consiste à faire circuler une série de personnages qui cherchent, d’une manière plus voilée que Lolita, une place dans cette société de bruits, de mauvais traitements, d´abandons au plus offrant et de fictions superficielles. Une place qui dépend non seulement des caractéristiques qui nous sont propres, mais aussi d´une identité qui, en tant que telle, provient, originellement, de nos semblables. Tout comme un auteur n´aura pas de succès tant qu´il ne sera pas présenté en société par un écrivain dont les mérites ne soient plus à vanter.

Une femme jeune et belle, la nouvelle épouse du père de Lolita, vit préoccupée par son image parce que c´est justement grâce à elle qu´elle restitue à son mari, de façon imaginaire, la jeunesse perdue.

La professeur de chant, lors d´une soirée, est remarquée par un jeune homme qui lui confirme qu´elle est une femme désirable et valorisée.

Cette dernière, possiblement à cause de la distance réfléchie qu´elle prend, est l´une des seuls qui puisse regarder au-delà des fascinations passagères.

En rapport avec ce sujet, en psychanalyse nous distinguons: a) la vision, qui constitue seulement la fonction optique et sa réponse et b) le regard, qui constitue le contenu subjectif à partir duquel nous regardons et nous faisons un découpage “intéressé” de la réalité.

La partie qui nous échappe -puisque heureusement, nous ne sommes ni des lunettes ni un Dieu qui peut tout voir-, nous l’appelons «points aveugles». Et, évidemment, il nous intéresse beaucoup de travailler sur eux parce que, inconsciemment, nous ne souhaitons pas voir ces aspects concrets de la réalité qui nous entoure.

À partir du regard de l’autre il est impossible de savoir avec certitude: «qui suis-je pour celui qui me regarde ? Qu´est-ce qu´il me veut ?»

Nous supposons, devinons, pensons d´après notre expérience et notre raisonnement, mais il est impossible de nous regarder pleinement à partir de l’autre.

C´est peut-être pour cette raison que les malentendus et les imperfections dans une rencontre humaine sont tellement fréquents et inévitables. Une rencontre qui, d´ailleurs, par définition, a toujours un point de «désaccord», de «mésentente».

Dans cet aspect, les scènes où Lolita se plaint des tendres caresses de son père sont importantes (quand il lui dit, par exemple,”ma grande”), tout comme celle où un garçon s’approche d´elle et qu´elle déduit immédiatement qu´il le fait parce que ses parents sont importants, pas pour elle-même. Or, «lui-même» ou «elle-même» existent-ils ? Nous savons que nous sommes un maillon enchaîné à une série de rôles et de liens sociaux, que nous protégeons avec acharnement notre intimité et que, comme Lolita avec ses kilos en trop, nous nous protégeons de l´intrus.

Nous pourrions nous demander s´il n´arrive pas à Lolita quelque chose de semblable avec son père, puisqu´elle a du mal à le regarder dans sa faiblesse, sa solitude et sa peur; c´est-à-dire, le voir comme un père dépourvu du glamour, de l´éclat social qui peut rapporter tant de bénéfices.

Un regard qui lui permette de le «dés-idéaliser» et de reconnaître en lui un autre homme : Sébastien (Keine Bouhiza), qu’elle a à ses côtés, et qui ne suit pas les mêmes chemins que son père.

Ce jeune homme -qui a préféré changer son nom pour cacher une partie de son identité- comprend, en regardant Lolita et son père, que les masques sont utiles mais qu´ils ne protègent que de façon transitoire. Silvia (Agnès Jaoui), la professeur de chant, est un personnage qui a une tâche délicate : adopter, d´une certaine manière, le rôle d´une mère qui écoute les pleurs de sa fille; elle offre à Lolita, à son insu, une image possible pour sa féminité et son corps.
Par ailleurs, elle freine l’égoïsme d’un père auquel il faut mettre la musique à plein gaz pour qu´il se rende compte qu´il existe d´autres voix que la sienne.

Guillermo Kozaméh Bianco 
Psychanalyste

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